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Aperture
Par Hadelin Feront, Curateur de la GNF Gallery

Aperture apparait pensée comme une succession d'ouvertures. Elle n'impose pas un certain un regard, une interprétation particulière. Mais elle pose notre regard face à ces ouvertures. Cet acte n'est pas sans conséquence puisqu'il nous renvoie au mécanisme du regard et aux conceptions qui le sous-te nd ent, à son pouvoir de trans for mat ion de ce qui est donné à voir. Notre perception du réel en effet se construit par dilations et ouvertures, rétrécissements et fe r me tu res . Comme l'iris· ou le diaphragme, nous filtrons la lumière, nous lui permettans de nous pénétrer et, par son intermédiaire, de nous révéler certains aspects du réel. Mais ce mécanisme de la perception optique n'est bien sûr qu'une partie infime de la machinerie infinime i:it plus complexe de la cogn iti on. Celle-ci puise sa nourriture dans chacun de nos sens et, loiri de n'être qu'un moyen d'acquisition du réel, participe de sa transformation et de sa construction.

L'œuvre de Pierre Clemens nous parle de ce processus par lequel nous participons à chaque, instant à l'élaboration du réel. En convoquant la notion du paysage, en tant que l'un des piliers de l'histoire de l'art et de la représentation, Clemens cherche à mettre en évidence l'intervention humaine dans la création de ce que nous appelons « le réel ». Tout comme le « paysage naturel » est le fruit d'un travail d'élaboration et de cadrage, Clemens propose d'approcher le réel comme un« paysage» résultant d'un processus de construction sociale et politique, à la fois individuel et collectif. Ses œuvres utilisent régulièrement des motifs constitués de fins traits d'encre, d'ondulations rythmiques aux variations subtiles, presque impe r cept ibles . Celles-ci peuvent évoquer à la fois un tissage méticuleux, un flottement, ou encore des interstices invitant le regard à dépasser l'image construite par l'accumulation des« fils » qui se présentent à lui.

Elina Selminen, quant à elle, a recours à une aut re approche. Ses œuvres procèdent par une interrogation de la matière et de la construction de ce qui est donné à voir. En particulier, l'articulation entre matière, lumière et couleur est ici centrale. L'apparition d'une couleur est le résultat d'une construction méticuleuse entre ces trois dimensions. La couleur n'est pas directement accessible à nous, mais semble sourdre de la toile et nous parvenir par un processus indirect. Il en résulte un caractère éthéré, fragile et presque inaccessible de la couleur, comme si celle-ci pouvait à tout moment se retirer, s'éteindre, disparaître. Dans ses œuvres d'apparence monochromes, c'est l'action de la lumière sur la toile qui vient contredire l'uniformité apparente, à mesure qu'elle révèle la complexité sous-jacente de ce qui est donné à voir. L'œuvre d'Elina Selminen interroge donc à la fois ce qui est perceptible et ce que l'on croit percevoir, renvoyant le regardant à la conscience de son propre regard.

C'est donc de cognition, plus que simplement du regard, dont ces œuvres nous parlent, et de sa ca pacité à ouvrir ou fermer notre compréhension du monde et de sa complexité, de ses nuances. Il semble utile ici de rappeler que nous avons tous tendance à « lisser » le réel : notre cognition cherche en effet en permanence à reconnaitre des motifs connus afin de les ranger dans des catégories d'entendement. Ce processus cognitif de reconnaissance, de simplification et catégorisation du réel est nécessaire afin ne pas être dépassé par sa complexité. Mais il peut également devenir problématique s'il ferme notre capacité à percevoir, ressentir et étreindre les nuances qui constitue le maillage du réel, ce qui en lie les différents éléments. La cognition n'est pas un acte de simple acquisition, mais le façonnement de notre entendement et le début d'une transformation active de notre environnement.

L'œuvre « Brexit » de Pierre Clemens (1er étage) en est ici une illustration fascinante. Elle évoque de manière très graphique l'environnement de saturation informationnelle qui est le nôtre. Les silhouettes humaines anonymes qui jalonnent ce paysage numérique suggèrent différents niveaux de perspective sur cette information. Et en même temps, les feuilles à moitié volantes qui composent l'œuvre montre la fragilité, le flottement et le possible éclatement du cadre de l'action elle-même . Les figures humaines sont ici complètement isolées les unes des autres - il ne semble pas exister de lien ou de communication entre elles. Malgré le recul plus ou moins grand qu'elles semblent prendre sur la toile d'information qui les englobe, elles ne semblent pas avoir conscience de la fragilité du cadre dans lequel l'action se déroule.

On l'aura compris, Pierre Clemens et Elina Selminen proposent, chacun à leur façon, une démarche . introspective essentielle: elle nous renvoie au pouvoir que nous avons chacun de façonner le réel par le regard que nous portons sur les autres, sur les choses, sur les évè nements. La réalité n'est pas une chose qui nous arrive. C'est le résultat de l'attention portée sur ce qui nous entoure, du cadrage auquel nous procédons nécessairement - et il en résulte une responsabilité. Nous pouvons porter un regard hâtif sur la complexité du monde et en lisser les contrad ictions . Ou nous pouvons accorder notre attention au maillage discret qui nous relient les uns aux autres et fondent notre capacité à agir sur notre environnement.